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Décider dans l’incertitude

En gestion de fortune, certaines situations rendent le discernement plus décisif encore que l’analyse elle-même.

La gestion de fortune évolue aujourd’hui dans un environnement saturé d’informations : données économiques, flux, analyses, modèles, opinions de marché, nouvelles en continu.

Dans ce contexte, l’avantage ne vient plus uniquement de l’accès à l’information. Car les données sont disponibles, les analyses également.

Pourtant, certaines décisions demeurent difficiles. Non pas parce que l’information manque, mais parce que plusieurs lectures cohérentes d’une même situation peuvent coexister.

Les erreurs majeures en investissement proviennent rarement d’un manque de connaissance.

Elles naissent plus souvent lorsqu’il devient difficile de hiérarchiser des informations parfois contradictoires, d’arbitrer entre plusieurs interprétations possibles ou de maintenir une ligne de décision dans un environnement incertain.

C’est précisément dans ces situations que le discernement devient déterminant.

Le discernement ne consiste pas uniquement à interpréter correctement les marchés. Il consiste surtout à construire une lecture suffisamment cohérente d’une réalité complexe pour prendre des décisions d’investissement, d’allocation et de gestion du risque, alors même que plusieurs interprétations plausibles peuvent coexister.

Il ne s’agit pas d’une connaissance supplémentaire, mais d’une capacité à mettre en perspective des informations multiples, à distinguer l’essentiel de l’accessoire et à construire une lecture suffisamment cohérente pour agir.

Les situations suivantes illustrent différents contextes dans lesquels cette capacité devient particulièrement importante.

1.  Acheter lorsque tout semble indiquer qu’il faut vendre

Les marchés financiers anticipent généralement une réalité économique à venir : croissance, bénéfices, consommation ou politique monétaire.

Mais dans les périodes de crise, quelque chose change profondément.

Le marché ne cherche plus seulement à anticiper ; il cherche d’abord à survivre.

Les investisseurs réduisent leur risque dans l’urgence. La liquidité disparaît. La peur devient dominante.

Le prix des actifs cesse alors de refléter uniquement la détérioration économique : il intègre aussi les réactions des investisseurs face à cette détérioration.

C’est précisément dans ces moments que certaines décisions deviennent particulièrement difficiles : les mauvaises nouvelles sont toujours présentes, les risques demeurent réels. Pourtant, le marché commence parfois à réagir moins violemment à des informations qui, quelques semaines auparavant, auraient provoqué une nouvelle vague de ventes.

Deux lectures cohérentes peuvent alors coexister.

La première conduit à rester à l’écart : l’environnement demeure fragile et les incertitudes nombreuses.

La seconde conduit à considérer que le marché a déjà intégré une grande partie de ces risques et que certaines opportunités commencent à émerger.

Le discernement ne consiste pas à savoir avec certitude laquelle de ces lectures est la bonne.

Il consiste à reconnaître la tension qui existe entre elles, à comprendre ce qui a déjà été intégré dans les prix, et à décider quelle lecture paraît la plus cohérente au regard du risque que l’on est prêt à assumer.

Une crise devient souvent investissable bien avant qu’elle ne devienne rassurante.

Cela suppose néanmoins une préparation préalable. Maintenir des réserves de liquidité, éviter les situations de ventes forcées ou disposer de stratégies capables de générer du cash dans les phases de stress deviennent alors des éléments essentiels.

Car dans ces moments extrêmes, la différence entre subir le marché et conserver une réelle capacité d’action devient considérable.

2. Comprendre la récompense du risque

La performance financière est rarement dissociable du risque pris pour l’obtenir.

Une obligation à haut rendement, une action fortement cyclique ou un investissement concentré offrent potentiellement des rendements élevés précisément parce qu’ils exposent davantage à l’incertitude.

À l’inverse, un investissement diversifié sur un grand indice comme le SPX offre généralement une trajectoire plus robuste, mais avec des attentes de rendement plus modérées.

Cette relation paraît évidente. Elle est pourtant fréquemment oubliée.

De nombreux investisseurs recherchent simultanément :

  • des rendements élevés ;
  • une faible volatilité ;
  • une liquidité permanente ;
  • et une absence quasi totale de pertes.

Or ces objectifs sont souvent incompatibles.

C’est précisément dans ce type de situation que le discernement devient nécessaire.

La difficulté ne réside pas dans le manque d’information. Elle réside dans la coexistence de plusieurs objectifs légitimes qui ne peuvent pas tous être satisfaits simultanément.

Souhaiter davantage de rendement, davantage de sécurité, davantage de liquidité et davantage de stabilité est parfaitement compréhensible.

La question n’est alors plus uniquement : quel risque suis-je prêt à prendre ?

Elle devient : quelle priorité suis-je prêt à privilégier ?

Cet investissement est-il réellement nécessaire pour atteindre mon objectif de long terme ?

Car un portefeuille solide ne se construit pas uniquement en additionnant des opportunités séduisantes.

Il se construit aussi à travers les choix, les arbitrages et les renoncements qui permettent de maintenir une cohérence d’ensemble.

3. Identifier la véritable création de valeur : l’alpha

Dans la gestion d’actifs, il existe essentiellement deux grandes sources de performance.

La première provient du marché lui-même : c’est le bêta.

Elle peut être obtenue simplement via des ETF, des indices ou des instruments cotés peu coûteux.

La seconde provient de la capacité d’un gérant à créer une performance supplémentaire : c’est l’alpha.

Cette distinction paraît théorique. Elle est en réalité fondamentale.

Car la gestion active est souvent coûteuse. Et dans de nombreux cas, les frais finissent par absorber une grande partie de la valeur réellement créée.

La difficulté ne consiste pas uniquement à identifier un bon gérant. Elle consiste également à déterminer quelle place une gestion active doit réellement occuper dans la construction du portefeuille.

Un gérant peut être talentueux. Son historique peut être solide. Son processus peut être convaincant. Pour autant, cela ne suffit pas toujours à justifier sa présence dans une allocation.

La question devient alors : cette exposition apporte-t-elle réellement quelque chose que le portefeuille ne possède pas déjà ?

Cette création de valeur doit être :

  • durable ;
  • compréhensible ;
  • reproductible ;
  • et surtout utile dans la construction globale du portefeuille.

Un excellent gérant isolé n’est pas nécessairement un bon investissement s’il ne répond à aucun besoin précis dans l’équilibre du patrimoine.

Un investissement pertinent aujourd’hui peut progressivement perdre sa logique si son environnement, sa taille ou son processus évoluent.

En gestion de fortune, la question n’est pas seulement : « Cette décision était-elle pertinente au moment où elle a été prise ? » Elle est aussi : « Est-elle toujours cohérente aujourd’hui ? »

4. Différencier une révolution d’une euphorie

L’histoire économique avance par vagues d’innovation.

L’électricité, l’automobile, Internet, puis aujourd’hui l’intelligence artificielle : chacune de ces révolutions a profondément transformé les sociétés tout en provoquant des excès considérables.

Les grandes créations de valeur s’accompagnent presque toujours d’une phase d’euphorie.

Les capitaux affluent, les valorisations deviennent extrêmes. Et les investisseurs finissent parfois par acheter davantage une promesse qu’une réalité.

Mais l’existence d’une bulle ne signifie pas nécessairement que la révolution soit fausse.

Internet a connu un excès spéculatif majeur. Cela n’a pourtant pas empêché la technologie de transformer durablement l’économie mondiale.

L’intelligence artificielle transformera probablement nos sociétés, nos entreprises et nos économies.

Elle connaît déjà ses premiers excès de valorisation et de développement.

La difficulté réside précisément dans la coexistence de ces deux réalités.

Une innovation peut être porteuse d’une transformation profonde tout en donnant lieu à des valorisations excessives.

Ces deux propositions ne s’annulent pas mutuellement.

L’erreur consiste souvent soit à tout rejeter au nom des excès, soit à tout acheter au nom du futur.

Le discernement consiste alors moins à choisir immédiatement entre ces deux lectures qu’à reconnaître la part de vérité contenue dans chacune d’elles.

5. Savoir agir avec retenue

Les marchés modernes valorisent la vitesse. Les informations circulent instantanément. Les réactions deviennent immédiates. Chaque mouvement semble exiger une décision.

Tout pousse désormais les investisseurs à agir.

L’environnement de marché crée une agitation permanente : flux continus d’informations, recommandations incessantes, opportunités présentées comme urgentes, pression psychologique de devoir agir pour ne pas « manquer » quelque chose.

Pourtant, une grande partie des décisions prises sur un portefeuille n’apporte que très peu de valeur réelle.

Certaines études estiment même que plus de 80 % des transactions réalisées par les investisseurs sont inutiles ou contre-productives à long terme.

La difficulté ne réside pas toujours dans le choix entre plusieurs actions.

Elle réside parfois dans la capacité à ne pas agir immédiatement.

Chaque achat, chaque vente, chaque rotation de portefeuille peut sembler justifié lorsqu’il est considéré isolément.

Mais une succession de décisions cohérentes à court terme ne produit pas nécessairement une stratégie cohérente à long terme.

Car une rotation excessive finit souvent par dégrader la performance :

  • les émotions prennent le dessus ;
  • les coûts de transaction s’accumulent ;
  • les allocations deviennent incohérentes ;
  • et la stratégie de long terme disparaît progressivement derrière une succession de réactions de court terme.

Entre la peur, l’excitation, les mouvements de marché et les propositions d’investissement opportunistes permanentes, la tentation est souvent de confondre activité et progrès.

Le discernement prend alors une forme plus discrète.

Il consiste à reconnaître que toutes les situations n’appellent pas une action, et que préserver une ligne cohérente peut parfois être plus difficile que la modifier.

Dans bien des cas, la décision la plus exigeante n’est pas d’agir. C’est de décider de ne pas le faire.

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