Beneath every decision lies a fundamental question: whom do we trust to make sense of the world around us? Experts, personal experience, majority opinion, or our own intuition?
In this interview, historian Sophia Rosenfeld examines the idea of common sense, a notion that appears self-evident, yet has been used, at different times, to support emancipation, defend the status quo, or fuel populist movements.
At a time when facts are contested, expertise is questioned, and certainty often travels faster than evidence, her reflections invite us to reconsider what we take for granted.
Excerpt from an interview with Sophia Rosenfeld, Kometa No 8
De nombreux politiques justifient leurs actions par le « bon sens », sans définition précise. Emmanuel Kant en donne une : il « permet au plus fade bavard d’attaquer hardiment l’esprit le plus solide et de lui tenir tête ».
Le « bon sens » sert aujourd’hui à contrer les opinions des « élites » ou des « experts ». Il est perçu comme l’opinion de personnes « ordinaires ». Quelque chose que tout le monde devrait partager ou est censé savoir. Dire que la politique est affaire de bon sens est à la base de la démocratie ; mais l’invocation du bon sens menace souvent l’idée de pluralisme et d’opposition loyale. Le bon sens semble partagé, ordinaire, pas effrayant. Mais son usage est souvent populiste et démagogique, avec une forme de paradoxe. D’un côté, il semble solidifier le monde existant et réaffirmer le statu quo. Mais il peut être utilisé pour renverser le monde actuel. Surtout s’il vise les « experts » ou « élites » : économistes, ingénieurs, tous gens qui ont un savoir.
Comment s’organise ce paradoxe ?
Parfois, le bon sens sert à des gens exclus, des femmes ou des minorités qui disent : « On n’est pas très éduqués ni diplômés, mais on sait comment le monde fonctionne. Et même si on est à la marge, on peut aussi faire de la politique. » Invoqué par un leader populiste, le bon sens marche, justement, dans l’autre sens, pour tenter d’exclure toute voix opposée, sur le thème : « Ma conception est la seule qui a du sens. ». Aucune autre vision n’est légitime. Ce leader justifie : « Je ne parle pas pour moi, je parle pour le sens commun. » Dans son esprit, le contraire du bon sens s’appelle le non-sens.
Il y aurait donc un lien entre bon sens et populisme ?
Le populisme part du principe qu’on a dénié aux « gens ordinaires » leur droit de construire le monde. Qui sont ces « gens » ? On l’ignore. Ni une classe sociale ni un mouvement politique. Mais pour les populistes, ces « vrais gens », avec parfois une connotation nationaliste – les « Français », les « Américains » – , savent quelque chose en commun. Et si on retournait à ce savoir on résoudrait les problèmes. Gouverner par la loi du bon sens rendrait même les politiciens superflus, puisqu’on aurait un consensus.
Ce bon sens représenterait une « majorité silencieuse » ?
Celle-ci, également non définie, est réputée mieux comprendre le monde que les experts, accusés de se tromper ou d’être mal intentionnés. En anglais, on parle de « logique de la table de cuisine » : à Bruxelles ou Washington, ils pondent des rapports théoriques de cinq cents pages, dans un jargon incompréhensible. Ils essaient de résoudre les problèmes comme une équation de maths. Alors que les « vrais gens », à leur table de cuisine, savent équilibrer un budget, peuvent dire si le climat se réchauffe ou non…
Quand la notion de bon sens est-elle apparue ?
Dans sa forme moderne, aux xviieet xviiie siècles. Il devient tout de suite un outil politique, avec des usages opposés. En 1776, le philosophe Thomas Paine revendique dans son livre Le Sens commun la souveraineté nationale américaine contre la domination britannique. Ses arguments simples inspirent nombre de révolutionnaires, américains et français. Mais dès 1790, ils sont repris à l’inverse par la contre-révolution française. Pour elle, le langage prétentieux et les abstractions jugées délirantes de Robespierre sont contraires au bon sens traditionnel des paysans ou autres. De même, au xixe siècle, le bon sens sert à la fois à combattre l’esclavage et à le justifier. Pour les uns, il implique que l’esclavage est contraire à la nature humaine, aux principes d’égalité et de justice. Pour les autres il signifie au contraire que certains hommes sont faits pour commander, d’autres pour obéir : ce serait l’ordre des choses, la base du pouvoir, et notre tradition.
Le bon sens n’a pas d’idéologie ?
C’est une idée vide, un style de politique, ou une rhétorique, et elle change selon le contexte. La terre est plate, ou pas ; Dieu existe, ou pas. Ces concepts peuvent passer pour du bon sens, selon l’époque et la perspective de chacun. Le bon sens offre un récit-cadre, une technique narrative. Il propose une solution simple face à une situation complexe. Et sous-entend que le monde n’est jamais si compliqué que seuls les « initiés » pourraient le comprendre. La politique n’est pas une science ésotérique ; nul besoin d’expertise pour s’y engager. Cette rhétorique est très répandue dans les partis de droite aujourd’hui, mais le centre gauche l’a aussi utilisée. Ainsi, les démocrates américains ont proposé des lois de « bon sens » pour le contrôle des armes. Comme si on pouvait se mettre d’accord sur un des sujets les plus controversés du pays !
Hannah Arendt lie le totalitarisme à un déclin du bon sens.
Pour elle, une démocratie ne peut fonctionner qu’autour d’un minimum de valeurs partagées ; afin que les gens puissent être en désaccord sans recourir ensuite à la violence. Partager des idées, comme l’importance de la vie des autres ou de la vérité, est essentiel. Sinon, on ne peut bâtir aucune fondation ; on ne trouve ni compromis ni solidarité.
Quel lien entre bon sens et « post-vérité », où les faits semblent secondaires ?
Les fractures politiques se construisent de moins en moins sur le revenu des gens, plutôt sur leur niveau d’éducation. D’un côté, on construit le savoir à travers l’expertise, la formation, le diplôme, avec le risque de dériver vers une technocratie. De l’autre, le savoir se crée via l’expérience de la vie quotidienne, la foi, l’instinct, autour d’une vérité qu’on ne peut pas forcément démontrer. Les populistes la définissent par ce qui leur semble bien sur le moment. Si une étude relève que les immigrants ne provoquent pas plus de délinquance que le reste de la population, ils rétorquent : « On s’en fiche de ces statistiques ! Il nous semble, en les croisant dans la rue, qu’il faut s’en méfier car ils sont susceptibles de commettre des délits. » Chaque démarche comporte sa part de véracité.